Aujourd’hui, nous avons le plaisir de vous présenter un nouvel entretien de la série Beyond Theory. Cet entretien met à l’honneur Sanchai Chotirosseranee. Il a été réalisé par Wiwi Diana Sari.

À propos de la série

Beyond Theory est un projet du groupe d’experts ICA/PAAG, lancé en 2022, qui vise à fournir un contenu lié à la gestion photographique et audiovisuelle, offrant des possibilités opérationnelles à travers une approche pragmatique. L’objectif principal de cette initiative est d’interviewer des professionnels compétents et très expérimentés impliqués dans différents aspects du flux de travail audiovisuel et photographique.      

Pour découvrir les projets précédents, cliquez sur ce lien : Beyond Theory – La série d’entretiens de ICA/PAAG. 

Entretien
1.

Pourriez-vous nous présenter la Film Archive of Thailand, nous parler de votre rôle de directeur adjoint et nous expliquer ce qui a suscité votre intérêt pour le patrimoine cinématographique ?

La Film Archive of Thailand a été fondée en 1984 par Dome Sukvong, historien du cinéma qui avait constaté que la Thaïlande ne disposait pas d’archives cinématographiques spécifiquement consacrées à la recherche et à la préservation de son patrimoine filmique. Elle a commencé comme une petite organisation avant de devenir progressivement un organisme public bénéficiant d’une plus grande autonomie institutionnelle et de la capacité de développer ses infrastructures et ses activités.

Ma formation est davantage liée aux études cinématographiques et à la programmation de films qu’à l’archivistique. J’ai d’abord étudié la production cinématographique, mais j’ai rapidement compris que la production elle-même ne constituait pas mon principal centre d’intérêt. Après avoir obtenu mon master en Angleterre, j’ai organisé des festivals de cinéma pour la Thai Film Foundation. Il y a environ quinze ans, Dome m’a proposé de rejoindre la Film Archive.

En tant que directeur adjoint, je supervise aujourd’hui les activités administratives et les opérations de conservation.

2.

Les archives cinématographiques situées dans des pays tropicaux sont confrontées à une forte humidité, à des variations de température et à d’autres risques environnementaux. Quelle est, selon vous, l’approche la plus efficace pour conserver les films dans ces conditions ?

Il s’agit d’un problème courant et particulièrement sérieux dans les pays tropicaux. Dans l’idéal, les films devraient être placés directement dans des magasins climatisés. Dans la pratique, les archives reçoivent souvent des films qui ont déjà été conservés pendant de nombreuses années dans des conditions environnementales inadaptées.

Les processus de détérioration tels que le syndrome du vinaigre sont irréversibles. Il est uniquement possible de les ralentir et de les stabiliser. Nous essayons donc de placer les documents concernés dans des conditions de conservation appropriées aussi rapidement que possible et d’isoler les films présentant des signes de syndrome du vinaigre des collections encore saines.

Nous encourageons également les cinéastes contemporains à déposer très tôt des copies numériques propres de leurs œuvres. Ces copies peuvent constituer une sauvegarde importante et réduire le risque de perte totale.

3.

Quelles mesures peuvent être prises lorsqu’un film est tellement détérioré que les méthodes de conservation traditionnelles ne sont plus suffisantes ?

Dans la mesure du possible, nous numérisons immédiatement les films en cours de détérioration. Nous les conservons dans des boîtes adaptées, en utilisant des tamis moléculaires et des sacs en plastique de protection afin d’absorber l’humidité et de contenir les vapeurs acides et les odeurs associées à la dégradation.

Lors du Joint Technical Symposium à Canberra, un laboratoire suisse a présenté une technologie expérimentale de numérisation par rayons X capable de capturer les images de bobines bloquées sans devoir les dérouler physiquement. Il s’agit d’une évolution très prometteuse pour les documents qui ne peuvent plus passer en toute sécurité dans un scanner conventionnel.

Malheureusement, lorsqu’un film a complètement perdu sa structure physique ou a fondu, il peut ne plus exister aucune possibilité de le récupérer, et son élimination peut devenir inévitable.

4.

Quelles relations la Film Archive of Thailand entretient-elle avec les Archives nationales de Thaïlande ?

La Film Archive faisait auparavant partie des Archives nationales. Lorsque les deux institutions ont été séparées, la Film Archive a repris la responsabilité des films sur support celluloïd et des documents liés au cinéma, tandis que les Archives nationales ont conservé les autres types d’enregistrements audiovisuels.

Nous entretenons toujours d’excellentes relations et échangeons régulièrement nos connaissances et nos compétences. Les Archives nationales disposent d’une grande expertise dans la conservation des documents papier, tandis que les films et les autres supports audiovisuels exigent des connaissances techniques, des infrastructures et des équipements spécifiques. Toute extension de notre champ d’activité à des domaines tels que les archives télévisuelles nécessiterait du personnel spécialisé, des équipements supplémentaires et probablement la création d’un service dédié. À mesure que l’industrie cinématographique est passée de la production analogique à la production numérique, nous avons également dû investir dans des scanners, des infrastructures de préservation numérique et des outils de restauration.

5.

Comment l’intelligence artificielle est-elle actuellement utilisée au sein de la Film Archive of Thailand ?

Nous utilisons des outils automatisés de restauration numérique pour supprimer la poussière, les rayures et d’autres défauts visibles sur les images de films numérisés. La supervision humaine demeure toutefois indispensable.

L’intelligence artificielle ne parvient pas toujours à distinguer une détérioration physique d’un élément esthétique intentionnel. Un reflet d’objectif, par exemple, peut être interprété comme un défaut et supprimé, alors qu’il faisait partie de la décision artistique originale du cinéaste. Les outils d’IA peuvent également ne pas disposer des connaissances culturelles ou géographiques nécessaires pour interpréter correctement les couleurs, les paysages ou d’autres caractéristiques visuelles.

En matière de catalogage, les métadonnées générées par l’intelligence artificielle restent imparfaites. Dans certains cas, la correction des descriptions produites automatiquement peut demander davantage de temps que la création manuelle des métadonnées. L’IA est actuellement plus utile pour des tâches telles que la transcription et certains processus administratifs. Les grandes institutions disposant de ressources importantes peuvent développer des systèmes personnalisés pour répondre à des besoins précis. L’Institut national de l’audiovisuel en France, par exemple, a exploré l’utilisation d’outils spécialisés d’intelligence artificielle pour analyser des contenus audiovisuels et étudier les modes de représentation.

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6.

Utilisez-vous également la reconnaissance faciale ou d’autres formes d’identification automatisée ?

Nous avons expérimenté des technologies élémentaires de reconnaissance faciale. Elles restent cependant peu fiables, notamment lorsqu’il s’agit de distinguer des personnes présentant des traits du visage, des coiffures ou un maquillage similaires.

La vérification humaine doit donc continuer à faire partie du processus. Une approche reposant sur une intervention humaine demeure essentielle lorsque des systèmes automatisés sont utilisés pour identifier des personnes ou produire des métadonnées archivistiques.

Nous soutenons également une organisation gouvernementale thaïlandaise en lui fournissant des informations archivistiques authentiques destinées au développement d’un grand modèle de langage en thaï. Des données archivistiques fiables peuvent contribuer à garantir que les systèmes d’intelligence artificielle produisent des informations plus précises et plus dignes de confiance.

7.

Les institutions d’archives devraient-elles développer leurs propres systèmes d’intelligence artificielle ?

Le développement d’un système d’intelligence artificielle personnalisé est extrêmement coûteux et exige une expertise technique, des infrastructures et des investissements à long terme considérables.

Avant de créer un système sur mesure, les institutions doivent identifier précisément les tâches qu’elles souhaitent accomplir et déterminer si les outils commerciaux ou libres déjà disponibles peuvent répondre à leurs besoins. Un système personnalisé n’est justifié que lorsque l’institution présente des exigences très spécifiques auxquelles les technologies existantes ne peuvent répondre.

8.

Comment la Film Archive of Thailand associe-t-elle les communautés locales et les autres parties prenantes à ses activités ?

La Film Archive dispose d’un musée, d’un espace d’exposition et d’une bibliothèque, et organise régulièrement des projections publiques. Nous développons également des programmes destinés à des publics particuliers, notamment les étudiants et les personnes âgées.

Notre cinéma itinérant se déplace au-delà de la capitale afin de toucher des communautés situées dans d’autres régions du pays. Nous sommes également très actifs sur les réseaux sociaux, où nos contenus ont obtenu plusieurs millions de vues, notamment sur des plateformes telles que TikTok.

Nous collaborons en outre avec des hôpitaux, des organisations artistiques et d’autres partenaires afin d’atteindre des publics qui n’entreraient pas nécessairement en contact avec des archives cinématographiques.

9.

Comment envisagez-vous l’avenir des archives audiovisuelles ?

L’un de nos principaux défis consiste à traiter l’arriéré accumulé tout en faisant face à des contraintes budgétaires persistantes liées à un contexte économique plus large.

Pour rester pertinentes, les archives cinématographiques devront peut-être également élargir leurs politiques de collecte afin d’inclure la télévision, les productions audiovisuelles en ligne et d’autres formes de médias numériques. Parallèlement, le public exige de plus en plus de transparence institutionnelle et un accès rapide aux collections, ce qui accroît la pression exercée sur les archives pour qu’elles numérisent et diffusent rapidement leurs documents.

À l’avenir, j’aimerais que les universités régionales et les institutions locales disposent des ressources et des compétences nécessaires pour préserver leurs propres collections audiovisuelles, au lieu de transférer l’ensemble des documents à une institution nationale centralisée. Le renforcement des capacités locales de préservation permettrait de mettre en place un modèle plus durable et davantage décentralisé.

Il y a dix ans, la priorité principale était la transformation numérique ; aujourd’hui, les discussions portent largement sur l’intelligence artificielle. Les archives audiovisuelles doivent continuer à suivre les évolutions technologiques. Dans le cas contraire, elles risquent d’être laissées pour compte.

Biographie
Sanchai Chotirosseranee

Sanchai Chotirosseranee est directeur adjoint de la Film Archive (Public Organization) of Thailand, où il supervise les activités administratives et les opérations de conservation. Il est également trésorier de la South East Asia-Pacific Audio Visual Archive Association (SEAPAVAA), une association réunissant des institutions et des professionnels engagés dans le développement, la conservation et l’accessibilité du patrimoine audiovisuel en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique.

Il a étudié le cinéma à l’université Thammasat et à l’université d’East Anglia. En parallèle de ses activités archivistiques, il possède une vaste expérience dans la programmation cinématographique et dans le secteur du cinéma d’Asie du Sud-Est. Il siège au conseil exécutif du Southeast Asia Fiction Film Lab et a participé, en tant que programmateur, membre de comité ou membre de jury, à plusieurs festivals internationaux, notamment le Singapore International Film Festival et le Bali International Short Film Festival.