Session 1.1 - Activisme archivistique et archives traitant des réseaux sociaux

Author(s):

Blanca Bazaco, Valerie Love, Vicenç Ruiz-Gómez

Date Added:

22 Octobre 2019

président de séance: Antonio González Quintana, President of Archiveros Españoles en la Función Pública(AEFP)/Association of Spanish Archivists in Public Bodies

Jeudi 22 octobre 2019

a. D’autres archives sont possibles par Blanca Bazaco

Le but de cette intervention est de s’interroger sur les archives créées à partir de sources particulières qui, en principe, n’étant pas strictement des documents papier (pas même dans leur dimension électronique), ne relèvent pas de l’archivistique. Toutefois, elles pourraient en faire partie intégrante, dans la mesure où elles témoignent de la réaction de la société à des situations exceptionnelles, par exemple une attaque terroriste, une catastrophe naturelle, un mouvement social qui revêt une importance particulière, etc. Afin de délimiter le cadre de ce type d’archives au sein de notre profession, nous examinerons des cas tels que l’Archivo del Duelo, créé à Madrid suite aux attentats du 11 mars ; l’Archivo del 15M, créé par un mouvement politique ayant eu des répercussions globales à travers l’Espagne, de la même manière qu’Occupy Wall Street (Occupons Wall Street), qui a suscité la création d’archives de nature similaire (The Occupy Archive) ; l’archive des événements de mai 68, qui documente les événements survenus en France à cette époque ; la proposition de l’association WITNESS d’utiliser la vidéo dans la lutte pour les droits de l’homme ; le projet documentaire sur le 11 septembre 2001 au sein de l’American Folklife Center, et bien d’autres. La finalité de cet exercice sera de déterminer si ces « archives » (ou « musées » dans certains cas) en sont véritablement. L’étude de leur genèse, de leur évolution, de leur impact et de leur fonction permettra d’établir des comparaisons entre elles et, sur la base de ces informations, de délimiter un cadre, d’en faire éventuellement une sous-catégorie d’archives, voire de conclure que celles-ci appartiennent à une catégorie déjà établie ou même qu’elles ne sont tout simplement pas du ressort de notre profession.

L’intérêt réside dans le fait que l’archivistique n’a jamais abordé ce thème dans sa globalité, bien qu’elle ait traité certains cas particuliers, ce qui en fait une étude inédite. La valeur ajoutée de cette recherche réside également dans le fait que ces archives sont l’œuvre de citoyens ordinaires. Ce sont des personnes tout à fait étrangères à l’environnement archivistique, soit par leur rapport aux autorités publiques, soit parce qu’elles ne sont pas impliquées dans la recherche, ou encore parce qu’elles n’ont jamais fait appel aux prestations des archives, mais qui en deviennent des acteurs. L’objectif est de repousser les limites traditionnelles de notre profession, de nous adapter à un monde de plus en plus horizontal, plus médiatisé, aux frontières moins nettes. Et, loin d’être une démarche contrainte, l’intention est de démontrer qu’en réalité ces archives « différentes » s’inscrivent pleinement dans les paradigmes de notre profession.

Biographie

Blanca Bazaco exerce le métier d’archiviste depuis 1996 dans différentes administrations publiques et privées en Espagne telles que l’entité responsable du contrôle des archives de Madrid, le Bureau de la propriété intellectuelle ou le Centre d’accueil pour réfugiés. Blanca a également dispensé des formations sur la gestion des archives en Espagne et dans des camps de réfugiés installés à Tindouf (Algérie). Elle a traduit des textes traitant de l’archivage pour le compte de l’UNESCO et participé à diverses réunions internationales comme le Forum des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’Homme, ainsi qu’à des conférences de l’UNESCO ou de l’ICA.​

 

b. Pérenniser le projet « We are beneficiaries » (Nous sommes des ayants-droit) à la Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande (Te Puna Mātauranga o Aotearoa) par Valerie Love

En juillet 2017, Metiria Turei, codirigeante du Parti vert d’Aotearoa (Nouvelle-Zélande, en maori) s’exprimait publiquement sur son expérience de mère célibataire dans les années 1990 lorsqu’elle était bénéficiaire d’aides sociales. En partageant sa propre histoire où elle a expliqué s’être sentie obligée de mentir sur ses conditions de logement pour pouvoir subvenir aux besoins de sa fille encore bébé, Metiria Turei a plaidé en faveur d’un système où la compassion serait davantage de mise et pour un soutien accru apporté aux familles et enfants en situation de pauvreté. À la suite de son discours, le hashtag #IamMetiria (Je suis Metiria) est devenu à la mode sur Twitter, mais cette intervention a également suscité des réactions négatives violentes. Trois semaines après s’être exprimée, Metiria Turei a démissionné, invoquant la « traque » médiatique dont sa famille faisait l’objet.

Dans le sillage de cette démission, un groupe d’artistes s’est mis à partager son expérience d’ayant droit et à documenter par des œuvres artistiques les combats menés par les ayants droit d’aujourd’hui et d’hier en Nouvelle-Zélande. Cette initiative a donné naissance au projet « We are beneficiaries » (Nous sommes des ayants-droit), qui a lancé le partage de ces histoires mises en images sur les réseaux sociaux. Depuis le début de ce projet en août 2017, plus de 240 histoires ont été rassemblées, mises en images et publiées sur Facebook, Twitter et Instagram, et ce n’est qu’un début.

En janvier 2018, la bibliothèque Alexander Turnbull, les archives et les fonds spéciaux des Archives nationales de Nouvelle-Zélande ont commencé à collaborer au projet « We are beneficiaries » pour recueillir des œuvres numériques, des documents administratifs issus du projet et des comptes sur les réseaux sociaux, et ce dans l’optique de préserver ces supports au sein des National Digital Heritage Archive (Archives nationales pour le patrimoine numérique, NDHA).

Cet exposé sera axé sur la coopération et le partenariat qui ont été dès le départ à la base de ce projet – sous la forme d’une collaboration grâce au numérique, via les réseaux sociaux entre artistes et ayants droit – et qui se sont ensuite poursuivis avec la participation de la bibliothèque Alexander Turnbull. Cette dernière a en effet contribué à la conservation à long terme des objets et documents numériques, tout en collaborant activement au projet. Au cours de notre intervention, nous présenterons en détail l’acquisition, l’évaluation, le traitement, la conservation et les conditions de mise à disposition de ces fonds. Nous aborderons également les décisions prises en matière de conservation afin de garantir l’adéquation entre le travail de cette bibliothèque et la motivation initiale du projet « We are beneficiaries » qui consiste à faire entendre la voix des gens qui ne sont généralement pas écoutés, tout en respectant la vie privée et l’anonymat des artistes et des personnes qui ont partagé leur histoire. Enfin, cet exposé présentera dans le détail les projets de documentation via les réseaux sociaux qui ont découlé de cette première collaboration.

Biographie

Valerie Love est archiviste principale pour le numérique à la Bibliothèque nationale de Nouvelle-Zélande et, en cette qualité, responsable de l’acquisition, de la collecte et de la gestion de fonds patrimoniaux nés numériques. Elle peut faire valoir une grande expérience dans le domaine du traitement de fonds d’archivage nés numériques, notamment en ce qui concerne leur évaluation, leur classement et leur description, ainsi que dans la gestion des flux de travail. Avant son installation en Nouvelle-Zélande en 2011, Valerie Love a occupé le poste de conservatrice responsable des fonds relatifs aux droits de l’Homme à l’Université du Connecticut, aux États-Unis.​

 

c. #Cuéntalo (Raconter). Trouver un juste milieu entre activisme archivistique et archives sociales par Vicenç Ruiz-Gómez

Le 26 avril 2018, un tribunal espagnol condamnait cinq hommes connus sous le nom de « La meute » à une peine étonnamment légère pour le viol collectif d’une jeune femme, jugement qui a suscité une vague d’indignation à travers tout le pays. Deux jours plus tard, la journaliste Cristina Fallarás publiait le premier tweet sous le hashtag #Cuéntalo (Raconter) invitant les femmes victimes d’abus sexuels à raconter leur histoire à la première personne. Pour sa part, l’Association des archivistes et des gestionnaires de documents de Catalogne (AAC) avait déjà lancé un projet au long cours portant sur la surveillance et le traitement de hashtags ayant une pertinence sur le plan sociétal, les plus marquants ayant été le hashtag créé à la suite de l’attentat terroriste des Ramblas (#NoTincPor, Nous n’avons pas peur) ou ceux en lien avec le référendum en Catalogne (#CatalanReferendum) pour lesquels la méthodologie et les outils mis au point par Documenting the Now avaient été utilisés.

C’est néanmoins #Cuéntalo qui nous a décidés à explorer un modèle d’archives sociales, depuis leur traitement jusqu’à leur contextualisation et leur diffusion. Nous avons en effet compris que ce hashtag avait donné naissance à des archives numériques communautaires adoptées en tant qu’outils de réparation et d’autonomisation de la société civile dans la lutte contre la violence masculine. Aussi avons-nous décidé, pour atteindre cet objectif ultime, de créer une communauté de pratique et d’œuvrer collectivement auprès du promoteur du hashtag en nous faisant aider par un journaliste de données et l’équipe du Barcelona Supercomputing Center (BSC-CNS) spécialisée dans l’analyse et la visualisation de données.

Nous avons divisé ce projet en trois parties distinctes. Cette communication se concentre sur la première partie entreprise en 2018 et portant sur trois axes principaux : la conception d’une méthodologie d’archivage ; l’analyse et la visualisation de données provenant de #Cuéntalo et l’élaboration d’une campagne de sensibilisation institutionnelle et sociale.

Pour ce qui est du premier axe du projet, les principaux résultats obtenus ont été le traitement des hashtags de #Cuéntalo et d’autres hashtags en lien avec la violence masculine, l’élaboration d’un cadre théorique et méthodologique, ainsi que la création du tout premier site web (www.proyectocuentalo.org). En ce qui concerne le deuxième axe, le BSC-CNS a conçu un algorithme de traitement des langues naturelles qui a permis d’automatiser la catégorisation de 150 000 tweets d’origine (soit en tout 2,7 millions de tweets provenant de 60 pays rassemblés sous ce même hashtag) et de visualiser les données de manière interactive. Enfin, pour ce qui est de la campagne de sensibilisation institutionnelle et sociale, nous avons mené des réunions auprès de différentes administrations et divers acteurs sociaux. Nous avons également publié plusieurs articles et interviews dans les médias et avons présenté les résultats de cette campagne durant deux événements ouverts au public.

Biographie

Vicenç Ruiz-Gómez est actuellement membre du Conseil d’Administration, chargé des projets de recherche, de la Société des archivistes et des gestionnaires documentaires catalans, et ancien vice-Président de l’association (2013-2017). Il dirige l’Unité d’archivage de la Société des notaires publics catalans et est professeur d’archivistique à l’École supérieure de l’archivage et de la gestion documentaire de l’Université autonome de Barcelone. Docteur en histoire, il est également diplômé en archivistique (Archivio di Stato di Roma – Archives d’État de Rome).​