Session 1.4 - Diversité des contextes : colonisation, langues et géographie en tant qu’obstacles à l’accès

Author(s):

Isabel Schellnack-Kelly, Kylie Moloney - Noa Petueli Tapumanaia, Louis-Gilles Pairault

Date Added:

23 Octobre 2019

Président de séance : Didier Grange, Geneva City Archivist, Special Advisor (ICA)

Mercredi 23 octobre 2019

 

 

a. Décolonisation des archives – Les langues : éléments facilitateurs ou barrières à l’accès aux archives publiques en Afrique du Sud​ par  Isabel Schellnack-Kelly

L’objet de cet exposé est d’étudier les défis que doivent relever les archives publiques vis-à-vis des langues censées en faciliter l’accès. Les langues peuvent constituer des barrières qui entravent le bon accès des chercheurs et des utilisateurs d’archives aux fonds archivistiques. Dans le cas de l’Afrique du Sud, les langues ont souvent été un instrument de la ségrégation des peuples. Dans le nouvel ordre démocratique, qui admet l’existence de onze langues, celles-ci demeurent employées pour diviser et cloisonner les populations et les cultures. Les exemples témoignant de la manière dont les langues ont été un élément clivant, de l’époque coloniale à nos jours sous le nouveau régime démocratique, ne manquent pas dans les fonds conservés aux archives publiques sud-africaines. L’accès aux archives publiques, qu’il s’agisse des carnets de Jan van Riebeeck ou de projets axés sur l’histoire orale des communautés vivant dans les parcs nationaux sud-africains ou à proximité de ceux-ci, pose problème lorsque les utilisateurs ou les chercheurs concernés ne savent ni lire ni comprendre la langue dans laquelle elles ont été rédigées. Pour les chercheurs, la plupart des fonds conservés aux archives nationales et provinciales ne sont pas facilement accessibles.

Une étude qualitative a été menée par les Archives nationales et provinciales sudafricaines et par les Archives nationales cinématographiques et audiovisuelles dans le but de recenser toutes les langues représentées dans les fonds. Les données recueillies proviennent de l’examen des fonds répertoriés dans la base de données du Service national des Archives et documents (le NAAIRS) ainsi que de visites sur place auprès des Archives nationales et provinciales sudafricaines et des Archives nationales cinématographiques et audiovisuelles. Dans le cadre de ce projet de recherche, une ontologie post-moderniste a été mise en œuvre. Les Archives nationales sudafricaines sont sous‑utilisées par les chercheurs et par le grand public. Les archivistes des Archives nationales sudafricaines reconnaissent que le nombre de chercheurs se rendant dans leurs murs est à la baisse. Diverses raisons ont été évoquées pour expliquer ce phénomène, certains se disant préoccupés par la situation aux archives nationales et d’autres se référant au faible intérêt manifesté par les chercheurs quant au recours aux fonds archivistiques. Cette intervention exposera les défis liés à l’existence de fonds volumineux dont l’accès est entravé par les barrières linguistiques et l’absence de personnels capables d’en assurer la traduction.

Biographie

La Dre Isabel Schellnack-Kelly est maître de conférences au Département des Sciences de l’information à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA), où elle donne des cours sur la gestion des archives et des documents d’activité et supervise des étudiants de 2e et de 3e cycle (master et doctorat). La thèse qu’elle a soutenue pour l’obtention de son doctorat est intitulée « Rôle de la gestion documentaire dans la mise à disposition de preuves dans le monde des entreprises, dans la réalisation de prestations et dans l’évolution des communautés sud-africaines ». Elle possède une très grande expérience du domaine de la gestion archivistique et documentaire, ayant passé une dizaine d’années au sein des Archives nationales sud-africaines. Elle a également travaillé en tant que consultante en archives et en gestion documentaire et a participé à différents projets en Afrique du Sud, en Ouganda et au Kenya.

b. Rapatriement des archives historiques de Kiribati à Tuvalu : priorités et autodétermination des peuples autochtones dans les actions entreprises au sein des Archives et Bibliothèques nationales de Tuvalu​ par Kylie Moloney - Noa Petueli Tapumanaia        

Éparpillés à travers les îles et, dans certains cas, à travers le monde, se trouvent des manuscrits non publiés et des fonds archivistiques témoignant de l’histoire coloniale des peuples des Premières Nations des Îles du Pacifique, plus particulièrement ceux des petites îles très lointaines. Alors que les archivistes autochtones et les insulaires du Pacifique œuvrent depuis longtemps pour obtenir le rapatriement physique ou numérique des fonds coloniaux, une reconnaissance et une sensibilisation accrues quant aux effets néfastes de l’inaccessibilité de ces fonds aux peuples autochtones ainsi que les priorités et la tendance vers l’autodétermination de ces peuples ne font que donner plus d’ampleur à cette lame de fond. Il s’agit d’inciter les institutions détentrices de ces fonds à se montrer plus actives dans les échanges, les engagements et le rapatriement des archives des peuples autochtones.

En 2016, Noa Petueli Tapumanaia, Directeur des Archives et Bibliothèque Nationales de Tuvalu, s’est rendu au Archives et Bibliothèque Nationales de Kiribati dans le but d’assurer le rapatriement à Tuvalu des archives historiques relatives aux Îles Ellice. Ancien protectorat britannique à partir de 1892 et colonie britannique de 1916 à janvier 1976, les Îles Gilbert et Ellice ont ensuite été scindées en deux colonies distinctes, dont l’indépendance a été prononcée peu de temps après. Les Îles Gilbert et Ellice s’appellent désormais respectivement Kiribati et Tuvalu. La démarche de Noa Petueli Tapumanaia a été motivée par le désir d’autodétermination et par les ambitions de la société moderne tuvaluane quant à la réappropriation de son histoire et de son identité.

Dans cet exposé, il s’agira de décrire comment s’est déroulé le rapatriement des archives historiques de Kiribati à Tuvalu, en mettant en lumière certains des enjeux et des résultats positifs de la restitution aux peuples autochtones de Tuvalu de leurs archives historiques.

Biographie

Kylie Moloney

Kylie Moloney travaille depuis plus de 20 ans dans le domaine du patrimoine culturel et possède une solide expérience des collections des Premières nations, en particulier celles relatives aux îles du Pacifique. En tant qu’archiviste, formatrice et conservatrice, Kylie Moloney a largement axé ses interventions professionnelles sur la collaboration nécessaire à l’amélioration de l’accès aux collections des Premières nations. Elle a notamment à cœur de former et de développer les compétences des peuples issus des Premières nations dans les secteurs de l’archivage et de la bibliothéconomie. À cette fin, elle favorise toutes les occasions de rencontres susceptibles de permettre aux gens de découvrir et de s’intéresser aux histoires de ces peuples et d’être transformés par celles-ci. Kylie Moloney occupe actuellement le poste de Responsable principale chargée de l’accès à l’information à l’Institut australien d’études aborigènes et insulaires du détroit de Torres.

Noa Petueli Tapumanaia 

Noa Petueli Tapumanaia est titulaire d’une licence en systèmes d’information et études en bibliothéconomie informationnelle, d’un diplôme en systèmes d’information et d’un certificat en bibliothéconomie élémentaire. Il a auparavant occupé le poste de Chef de département et Bibliothécaire et Archiviste en chef aux Archives et bibliothèque nationales de Tuvalu. M. Noa est actuellement membre du Bureau de PARBICA, ayant exercé deux mandats consécutifs depuis sa nomination en 2015, renouvelée en 2017. Il prépare actuellement une maîtrise en administration des affaires (MBA) à l’Université du Pacifique Sud et a obtenu un diplôme de 3e cycle lui permettant de prétendre à un poste de directeur général dans de la fonction publique en 2018.

 

c. Reconstituer « les archives du silence » : comment « recréer » des archives des esclaves de la traite négrière ?  Par Louis-Gilles Pairault

Le silence des victimes de la traite négrière est assourdissant : il n’y a presque aucune archive laissée par les captifs. Les sources illustrant la traite négrière sont presque exclusivement issues des esclavagistes. La parole de l’esclave est rarissime : elle « manque » dans presque tous les documents qui témoignent de la traite négrière : la plupart du temps issus de préoccupations administratives ou commerciales, ils sont de toute façon issus de ceux qui ont perpétré le crime, non de ceux qui l’ont subi.

Les historiens sont donc confrontés à la difficulté de faire l’« histoire du silence » (selon la formule d’Hubert Gerbeau). D’où l’importance des témoignages, aussi infimes soient-ils.

Le port français de La Rochelle, situé sur l’Océan atlantique fut au XVIIIe siècle le deuxième port négrier de France. Situées dans cette ville, les archives du département de la Charente-Maritime conservent un fonds exceptionnel de sources qui illustrent le fonctionnement de la traite. Dans cet ensemble surtout administratif, ces fonds comportent quelques récits d’expéditions et correspondances. C’est le cas de l’« Histoire des services à la mer et dans les ports », long manuscrit inédit dont l’édition critique va sortir en 2019 (éditions Geste, sous la co-direction de L.-G. Pairault).

Il est dû à Claude-Vincent Polony (1756-1828), officier qui participa, entre 1784 et 1792, à trois expéditions de traite négrière entre la côte d’Afrique et Saint-Domingue.

Au cours de son récit, il raconte plusieurs événements tragiques ; dont le récit d’une princesse africaine réduite en esclavage. Impressionné par sa prestance, Polony a recueilli l’histoire de sa vie et de sa capture, et la retranscrit dans ses mémoires : les archives des « bourreaux » permettent ici de reconstituer la parole des victimes.

Au travers de cet exceptionnel récit d’esclave (dû, de plus, à une femme), cette communication se penche sur les questions que suscite la parole de l’esclave : quelle fiabilité, quelle légitimité accorder à ce type de textes ?

En évoquant l’exemple d’autres rares témoignages collectés, la communication s’élargit également à des réflexions plus larges : pourrait-on reconstituer ces « manques », à travers une sorte de fonds d’archives communautaires des victimes la traite négrière ? Par la recherche et la mise en commun, et peut-être aussi avec une part de créativité qui pourrait conduire, par exemple, à réécrire à la première personne certains récits, en s’appuyant sur l’expérience de la fiction historique narrative.

Biographie

Louis-Gilles Pairault

Louis Gilles Pairault : Archiviste paléographe (diplômé de l’École nationale des chartes), conservateur en chef du patrimoine, directeur des Archives départementales de Charente-Maritime. Parmi ses publications : - « Mémoire d’un officier de marine négrier : Claude Polony » (1756-1828), Geste, 2019 - « Les archives d’un crime de masse : comment « traiter » les archives de la traite négrière française ? », Comma, ICA, vol. 2016-2, 2017, p. 93-104 – « Le commerce triangulaire et la traite négrière rochelaise », dossier pédagogique, 2014 - (co-dir.) Entre terres et mers, la Charente-Maritime dans la Grande Guerre, Geste, 2018 - La Saga des Bourbons, Henry, roi de Navarre, Geste, 2018 - (co-dir.) Huguenots d’Aunis et de Saintonge (16e-18e s.), Paris, Les Indes Savantes, 2017 - (co-dir.) Journal d’un Rochelais sous l’Occupation, Geste, 2016 - Le Saut des Français, Ouest-France, 2012 - Le Choix des couleurs, Mémoires Millénaires, 2010 - Le Voyage de Malte, L’Etoile du Sud, 2004.​